Quelle vision avons-nous de cette guerre? (2004)

La Libre Belgique

13/10/2004

Princesse Marie Therese de Bourbon Parme

Présidente de la Fondation «Civis» pour le rapprochement des peuples de la Méditerranée (1) Professeur à l’Université à Madrid

La petite fille fixe sur moi des yeux immenses, dilatés par la douleur, une douleur dense et sans fin, palpable à l’intérieur de cette «Jaima» improvisée où sont regroupées les familles des prisonniers politiques de Bethléem. Elle tient entre ses doigts crispés la photo d’un homme jeune encore, son père, prisonnier depuis quatre ans et pour combien de temps encore? Sans motifs, sans jugements.

A ses côtés, il y a d’autres enfants, avec d’autres photos et des femmes, beaucoup de femmes, avec elles aussi les photos de leur mari, de leur fils, de leur petit-fils.

Ils attendent en silence, en communion avec les leurs. Ils veulent qu’on leur reconnaisse leurs droits, ces droits garantis par la Convention de Genève (droits à être jugés, à la visite médicale, contacts avec la famille, accès à la lecture…) qui ne sont pas ici reconnus et respectés. Plusieurs organismes internationaux ont déjà dénoncé les conditions inadmissibles de détention des prisonniers palestiniens.

A côté de moi, le maire chrétien de Bethléem, dont la dignité et la bonté le font aimer de tous. Son regard a la même densité douloureuse de ceux qui sont là, en attente. Je leur dis: «Votre voix ne restera pas sans écho. Vous serez entendus.» Leurs voix? Leurs voix ce sont ces regards qui percent le silence comme des cris pour demander justice, pour demander la liberté de leur peuple.

CES REGARDS QUI PERCENT LE SILENCE COMME DES CRIS POUR DEMANDER JUSTICE

Leur leader, le légendaire Yasser Arafat, est, lui aussi, un prisonnier. Mais son âme indomptable franchit les murailles du bunker, elle parcourt les terres de Palestine, si semblable à celles de Castille ou d’Aragon. Elle parcourt les chemins des villages, coupés par des monceaux de pierres pour que les voitures ne puissent pas se déplacer d’un village à l’autre, elle parcourt ces routes dont le trafic est interrompu interminablement et dangereusement (quand il s’agit de malades) par des «check-points» qui arrêtent aussi les ambulances du «Croissant-Rouge» palestinien, habitué à essuyer les feux (il y a des blessés et des morts parmi le personnel humanitaire). Elle visite ce peuple, son peuple terrassé par la pauvreté. Une nouvelle calamité a fait son apparition. L’usage de plutonium appauvri dans les balles et le blindage des tanks a pour effet l’augmentation des cas de cancer et l’apparition, inimaginable jusqu’ici, de stérilité dans les couples palestiniens.

L’âme du leader parcourt cette terre que mange un nouveau mur de la honte, mur protégeant des colonies sans cesse en augmentation, gardées par des militaires, qui séparent et menacent les villages des alentours.

«Ils ont détruit nos églises les plus anciennes, comme Sainte-Barbara, la mosquée d’Al Aesa, vénérable entre toutes est menacée…», murmure le Président.

Et cependant… ce peuple vit. A Rais (le président Arafat) reçoit ses visiteurs avec dignité et affection. Il se permet des allusions ironiques se référant à ses amis.

L’université de Bir-Zeit s’élève, édifice sobre, harmonieux et fonctionnel avec, à sa tête, un grand humaniste, le docteur Hanna Nasir.

On reconstruit journellement (ou on essaye de le faire) les maisons détruites. On essaye de vivre comme si… (le «comme si» de Kant). Comme si les choses pouvaient s’améliorer alors qu’elles empirent jour après jour. Comme si l’amitié entre ces deux peuples que l’accord d’Oslo semblait rendre possible existait, alors que la haine croît sans cesse. Et ce malgré les admirables témoignages de certaines personnalités, de certains collectifs israéliens minoritaires héroïques qui se souviennent de leur propre passé et dénoncent jour après jour les abus dont le peuple palestinien est victime, l’injustice de l’occupation et le danger qu’elle signifie pour l’avenir de leur propre pays.

Comme si, enfin, le monde allait s’émouvoir alors que le monde veut ignorer la Palestine. Bien sûr la solidarité des organisations non gouvernementales est patente et des centaines de coopérants travaillent sur le terrain avec un courage et un dévouement sans bornes. Ils pourraient dire, comme Jean Genet: «On me demande pourquoi j’aide les Palestiniens: quelle sottise! Ce sont eux qui m’ont aidé à vivre…»

Mais ce sont les Etats européens qui ne prennent pas les mesures qu’ils devraient prendre.

La toute récente grève de la faim des prisonniers politiques, dramatique comme toutes les grèves de la faim, parce qu’elle est un cri d’alarme devrait nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard. La paix est encore possible et le consensus nécessaire.

Nos peuples, si fiers de leur légat humaniste que le passé nous a laissé en héritage, nos gouvernements ne peuvent assister impassibles à la mort de deux peuples menacés: le palestinien de perdre toute espérance, l’israélien de perdre rien moins que son âme. Et nous, les Ponce Pilate d’aujourd’hui, aussi.

(1) De retour de Ramallah.

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